AMPHITRYON 94

Réalisateur :  Patrice Bauduinet
Scénario :  Patrice Bauduinet
Images :  Jean-Paul De Zaeytijd
Montage :  Nathalie Beaufays
Musique :  Brigitte Fontaine
Production :  P.B.C. pictures sprl, Thème Six asbl, Les Délires Productions avec l'aide du Ministère de la Communauté française de Belgique
Affiche et dessins: :  Paul Deliège
article: :  Jean Christophe Lauwers
Interprétation :  
Circé Lethem

Disponible en VHS, DVD, BETA SP, BETA DIGIT, 35mm

Synopsis : Un homme monte les marches d'un escalier d'un vieil immeuble pour se rendre chez une jeune fille. Elle attend et désire impatiemment sa venue. Vient-il pour passer une nuit enivrante et passionnée ou vient-il plutôt pour autre chose ? Il fera ce qu'elle désire le plus...

A man goes to visit a young girl. She is waiting for him impatiently. Does he come for spending an exciting night or for something else ? He will do what she is most longing for.

    
Support :  35mm (Noir & Blanc)
Durée :  8 minutes
Genre :  fiction drame
Année :  1998
    
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AMPHYTRION 94 : CALQUE D’IDENTITES

Pour qui connaît le travail de Patrice Bauduinet (« Fais moi coin coin », « Lift Dream », “Tous les chiens s’appellent poupette”. “La mouche”). la sobriété d’Amphytrion 94” a de quoi surprendre. Peut-être la réponse à nos incompréhensions réside-t’elle déjà dans cet effet de surprise. Manifestement, Bauduinet ne sera jamais là où on l’attend. Sa démarche cinématographique ne trouve pas sa cohérence dans une esthétique ou un langage qui lui serait propre mais dans la constance de son caractère expérimental et audacieux. Le réalisateur cherche. Plus exactement. il se cherche. Je veux dire qu’il ne cherche pas son style, son cinéma, son propos, il se cherche lui, dans ses films. Rappelons-nous qu’il était systématiquement présent, comme interprète du rôle principal dans ses premiers courts métrages. C’est donc la première fois qu’il passe derrière la caméra, au sens propre comme au sens figuré. Dans “Amphytrion”, Bauduinet nous montre son “absence physique” et construit sa trame autour de ce manque.

Le choix du titre, fait directement référence à l’œuvre de Plaute. Comédie latine qui joue sur les identités, les ressemblances physiques . “Amphytrion” explore également le thème de l’attente de l’être absent”. . Pour séduire Alcmène, Jupiter descend sur terre sous les traits de son mari Amphytrion, retenu sur un champs de bataille. Alcmène (aveuglé par la joie de revoir son mari?) tombe dans le piège et s’abandonne dans les bras de Jupiter durant toute une nuit. Après de nombreuses péripéties, la supercherie devient tellement troublante que Jupiter lui-même ne sais plus qui il est.

De la même manière, le film de Bauduinet va brouiller les cartes des identités. Qui est l’actrice ? Qui est «l’inconnu » ? Qui est le réalisateur ? Qui est le spectateur ?

« Amphytrion 94 » met face à face une femme (jouée par Circé Lethem) et un homme qu’on ne voit jamais (caméra subjective). Dès les premiers instants , plusieurs questions envahissent l’esprit du spectateur. Qui est l’homme ? A qui parle cette femme?

Le jeu simple et dépouillé de l’actrice nous pousse à trouver à nos énigmes des solutions tout aussi simples: L’homme c’est la caméra. C’est ainsi que nous sommes placés d’emblée en position de spectateur et que la triade du cinéma est installée.

Le prisme de la camera, humanisé par une main qui apparaît tantôt pour prendre un verre, tantôt pour ajuster le cadre, bref l’œil du réalisateur nous guide. Le film procédera du jeu de miroirs.

Bauduinet nous autorise à nous servir de son œil de réalisateur comme d’une serrure à travers laquelle nous observerions le rapport amoureux, passionnel. surdimensionné, monstrueux, qui unit l’actrice à la caméra, l’actrice au réalisateur, l’actrice au spectateur, la femme à l’homme.

Le romantisme de la démarche est irréprochable tant l’on sent de pudeur, de retenue et de fragilité dans les mouvements balayant de la caméra. Ici, résolument. le travelling est affaire de morale. Il nous livre Circé Lethem (puisque le personnage est anonyme) avec la précaution de la métaphore.

C’est d’ailleurs le seul point d’ombre du film: lorsqu’à trop vouloir concrétiser son conte poétique, Bauduinet fait dire à l’actrice ce “faites moi jouir” trop explicite. Faut-il mettre cette “brutalité” sur le compte de la maladresse ou sur le compte de la tentation de la castration ? Toujours est-il que quelques fractions de secondes, l’espace de cette sentence trop réaliste, nous autres spectateurs, cessons de jouir et prenons la place à laquelle nous avions jusqu’ici échappé: celle du témoin. Dans cette relation triangulaire, nous étions acteurs. Acteurs du récit car à travers l’œil / caméra, c’est nous qui comptions pour Circé Lethem. Désormais, c’est le réalisateur. La relation se ferme.

Sans doute faut-il y voir un peu de perversité chez le réalisateur qui, comme on le devine, ne croit plus en la pureté du désir. C’est d’ailleurs avec ce trouble que vient se greffer une ellipse temporelle dans le récit et que l’on se retrouve après la jouissance. Comme si Bauduinet décidait de couper la relation qu’il avait instauré entre l’actrice et le spectateur pour jouir seul de l’acte charnel.

Apres la jouissance, qu’on ne nous autorise qu’à deviner, vient la mort. Contemplant le corps de l’actrice sans vie, nous renouons avec le cinéma et sa triade. La blancheur des draps, le sang écarlate, le visage reposé de l’actrice, le message lu sur bande sonore... heureusement rien de cela n’est crédible, tout s’annonce comme factice, fictionnel. Et en nous, renaît le désir, celui de revoir Circé Lethem souriante, vivante, timide…

Même s’il traite dE la jouissance et de la mort, Bauduinet se place eu porte-à-faux de la plupart des réalisateurs de sa génération en nous livrant une fin dénuée de dépressivité hystérique.

C’est a l’instar de Brigitte Fontaine qui interprète la chanson du film, parce qu’il choisi le parti de l’ironie sensuelle plutôt que du sadomasochisme cynique qu’il fait renaître à nos yeux cette actrice dont nous étions déjà nostalgique.

Le choix du support Super-8 rend les images de la deuxième partie du film paradoxalement vivantes (une vitalité qui tient plus du phantasme que de la réminiscence). On pensera à la phrase de Bazin qu’affectionne Godard : « Le cinéma substitue à nos regards un monde qui s’écorne à nos désirs ».

On se doute bien que dans sa démarche, Bauduinet ne se réfère aucunement au réalisateur suisse , mais il est des patrimoines dont on ne se départit pas de sa seule volonté et certains plans d’ « Amphitryon 94 » nous font immédiatement penser au regard posé sur Brigitte Bardot dans le « Mépris » (le long travelling sur le corps nu de l’actrice).

En ce qu’il est un film sur le cinéma, une œuvre qui jette des ponts métonymiques entre la vie et la fiction filmé, « Amphytrion » s’inscrit dans la lignée du cinéma de Godard.

Mais la comparaison s’arrête là, Bauduinet est avant tout un conteur. On sent la nécessité pour lui de livrer aux spectateurs une intrigue qui vient alléger le propos central de son cinéma. Une légèreté qui n’est pas ici un défaut, bien au contraire. Il y a bien longtemps qu’on n’a plus vu de films qui allient allient une exigence esthétique évidente, un propos sur l’être et le désir intelligent, et un souci du “divertissement” au sens noble du terme. Ces trois données réunies durant les (trop) brèves minutes de ce film lut confère sa qualité première : l’inventivité.

Et c’est là que nous retrouvons le point commun entre les films de Bauduinet. Chaque court métrage est pour lui l’occasion d’explorer de manière ludique des procédés narratifs et filmiques dans une espèce de jubilation communicative.

L’expérience m’a démontré qu’au milieu d’une soirée de projections de courts métrages de jeunes réalisateurs, l’arrivée d’ « Amphytrion » est une véritable bouffée d’oxygène.

Même s’il emprunte les classiques du genre, à commencer par le Noir et Blanc, c’est plus pour respecter une convention (comme le choix du titre respecte et s’inscrit dans une tradition) que par pose esthétique, ce qui lui évite de tomber dans le “chromo” habituel. La bouffée d’air frais est apportée en grande partie par l’interprète principale du film, Circé Lethem (on ne le répétera jamais assez) qui ne laisse d’autre choix au spectateur que d’en tomber follement amoureux. Frôlant parfois la minauderie, Lethem parce qu’on devine en elle une rage retenue et une force dévastatrice, n’agace pourtant à aucun moment. Et l’on sort de la projection d’ « Amphytrion 94 » avec une triple satisfaction, celle d’avoir découvert un film, un réalisateur et une comédienne. Espérons que certains y trouveront également l’occasion de s’y découvrir comme spectateur.

Jean-Christophe LAUWERS (5/11/1998)

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